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Oscar Bianchi - « 6 db  »

Oscar Bianchi - « 6 db »

Le genre concertant n'a jamais cessé depuis ses origines, du siècle des Lumières à aujourd'hui, d'inspirer aux compositeurs les audaces les plus extrêmes, qu'elles soient formelles (entrée surprenante du soliste, développements à la liberté ébouriffante, forme à un mouvement rhapsodique...) ou plus structurelles (concertos pour quatuor à cordes à orchestre, concertos pour orchestre...). Oscar Bianchi et son nouveau projet concertant, qui fera événement dans la rentrée parisienne de la création musicale, écrit à coup sûr un nouveau chapitre de cette « tradition de l'innovation » - à découvrir sans plus tarder dans cet entretien exclusif.

Vous nous avez habitué à bien des aventures instrumentales inédites (comme celle d’Orango) mais celle qui se prépare le 17 septembre prochain à l'Auditorium de Radio France les dépasse toutes : un concerto pour... 6 contrebasses. Nous savons que ce projet remonte à plusieurs années déjà : pourriez-vous nous retracer son histoire, les personnes qui en ont été à l'origine et celles qui le réaliseront finalement ?

Comme toutes « gestation » c'est en effet le résultat d'une opération qui remonte à il y a longtemps, à peu-près cinq ans. Au moment où j'ai ressenti pour la première fois le besoin de donner espace à une nouvelle définition possible de la contrebasse. Je m’étais rendu compte que la contrebasse était un être musical difficile à catégoriser, c'est-à-dire, qu'on ne pouvait pas simplement mettre cet instrument dans le cadre idiomatique d'un instrument qui produit des sons graves, avec une vitesse de réaction relativement réduite, avec une écriture virtuose sans tomber dans le cliché. 

C’est en réalité un instrument hautement plastique et profondément poétique, qui n’a rien à envier aux autres cordes plus reconnues dans des rôles de solistes. 

Mais au-delà de cela, j’avais envie de mettre en valeur le sens du collectif, avec un aspect presque fraternel (typique dans ce pupitre) et d’aller puiser au fond de l’instrument un nouveau pacte musical. 

Dans ce concerto on ressent parfois de la virtuosité, de la surprise instrumentale, mais c’est surtout ce paradoxe d’un rôle soliste porté par le collectif d’un petit groupe qui m’a frappé, l’idée de générer un premier espace acoustique entre six contrebasses solistes qui s’épanouissent vers l’espace acoustique orchestral.  

C’est une histoire d’émancipation ainsi que de partage. 

Vous nous aviez habitué à des titres à forte connotation programmatique. Ce ne semble pas être le cas ici...

Ici le titre est très simple, il s’agit simplement du seuil de décibels sen dessous duquel nous n’entendons presque plus le son (six décibels), c'est un seuil que la contrebasse peut incarner en produisant des sons délicats, fragiles et impalpables. 

Comment écrit-on un concerto pour 24 cordes (ou 30, c'est selon), toutes situées dans le registre grave de l'orchestre, le moins "audible" ? Les défis semblent quasiment insurmontables...

En fait c'est justement grâce à leur registre grave que les contrebasses sont les mieux placées pour produire des harmoniques aiguës quasiment palpables. Elles ne produisent pas les harmoniques suraigus d’un violon ou d’un alto, mais des sons aigus dans un registre moyen-aigu, entre le mezzo-soprano et le soprano lyrique on pourrait dire. Parfois les couleurs de ces harmoniques sont proches de celles d’un contre-ténor, donc une voix qui se transforme, qui se décline à travers une bascule physique, un « passaggio » entre le naturel et l'éthéré (ou harmonique). Ce n’est pas une coïncidence si dans ce même registre on entend tout au long de la pièce une référence à un thème de Paisiello, thème que Beethoven ou Bottesini (le grand virtuose de la contrebasse du XIXe siècle), ont employé dans leurs variations.

Comment se passe concrètement la préparation de la création mondiale ? Avez-vous mis en place un programme particulier avec le pupitre du Philharmonique ? On n'est pas dans le cas de figure habituel du soliste qui se prépare, mais plutôt dans celui des concertos pour quatuor et orchestre (Lachemann, Rihm, Dusapin...), qui ont tous donné lieu à des longs temps de préparation. Comment les créations nationales des autres co-commanditaires se dérouleront-elles ?

Tout à fait, la nature presque inédite du projet (avec cette équipe inhabituelle) a demandé une structure et également une méthode de travail hors du commun. Je me suis retrouvé face à un dispositif instrumental complexe et surtout dont je recherchais la véritable essence. Il n’était donc pas seulement question de me plonger dans un univers sonore autre, mais surtout de définir le niveau d'intégration entre cette multitude de voix, cet espace sonore du « chœur de soliste » que je concevais parfois comme un madrigal de Monteverdi, parfois comme une fugue, tout en conservant la vision d’une source sonore pure, crue, presque électronique. Cela m’a conduit vers un travail de collaboration étroite en première instance avec le pupitre du Philharmonique, avec une série de rencontres pour que je puisse m'imprégner de cet univers riche et généreux et d'autres sessions de mise-à-feu instrumentale et de négociations nécessaires (surtout concernant les réalités cinétique et acoustique de ces instruments).

Comme lorsque l’ont écrit pour la voix, avec la contrebasse le son est grandement subjectif car déterminé par la taille de l’instrument et les caractéristiques physiques de l’interprète. Cela induit une grande latitude sonore et performatives entre les différents interprètes. Je suis donc très heureux que cette partition puisse être jouée, après le formidable pupitre de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, par d'autres orchestres en Suisse, en Allemagne et en Russie.

 

Oscar Bianchi - 6 db
Concerto pour six contrebasses & orchestre
Création mondiale : 17 septembre 2021

Maison de la Radio et de la Musique - Auditorium
Orchestre Philharmonique de Radio France
Boris Trouchaud, contrebasses
Lorraine Campet, contrebasses
Édouard Macarez, contrebasses
Weiyu Chang, contrebasses
Lucas Henri, contrebasses
Yann Dubost, contrebasses
Marc Desmond, direction
Plus d'informations...

 Voir la captation de l'œuvre :


 
 

Consulter la partition sur ISSUU :



Voir l'extrait de l'entretien réalisé avec Oscar Bianchi en 2020 dans lequel il nous parlait de la genèse de 6 db (6 min 24) :

 

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