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Nadia et Lili Boulanger / Alexandra Laederich

Nadia et Lili Boulanger / Alexandra Laederich

Photo : Nadia et Lili Boulanger en 1913 © Centre international Nadia et Lili Boulanger

L'année 2019 marque le 40e anniversaire de la mort de Nadia Boulanger. L'année 2018 était le centenaire de la mort de sa soeur, Lili Boulanger. Nadia Boulanger est connue comme l’une des pédagogues les plus influentes du XXe siècle, après avoir enseigné à Copland, Carter, Glass et bien d’autres. La jeune Lili Boulanger atteindra la reconnaissance en tant que compositrice mais meurt prématurément à l'âge de 24 ans. Nous avons parlé avec Alexandra Laederich, déléguée générale du Centre international Nadia et Lili Boulanger, à propos des extraordinaires soeurs Boulanger. 

Nadia et Lili Boulanger ont été des pionnières au début du XXe siècle, chacune dans des domaines différents. Comment décririez-vous leurs réalisations ?

Nadia et Lili Boulanger ont en effet occupé une place particulière et remarquable dans le milieu musical français du début de 20e siècle. Sœurs, musiciennes toutes les deux, enfants précoces, infiniment douées, elles ont la chance de profiter d’un entourage musical et artistique de premier plan. Elles bénéficient d’une éducation musicale de très haute exigence et fréquentent les professeurs du Conservatoire de Paris : souhaitant toutes les deux devenir compositrices, elles ont emprunté la voie royale qu’était à l’époque le prix de Rome de composition musicale. Mais Nadia Boulanger est une jeune artiste sur-occupée, faisant carrière comme pianiste, organiste, compositrice, recevant ses élèves de plus en plus nombreux, organisant des concerts dans le salon familial du 36 rue Ballu, donnant un jour par semaine ce qu’on appellerait aujourd’hui des masterclass. Elle part en tournée de concerts en Europe avec le pianiste virtuose Raoul Pugno, achète sur son conseil une maison à la campagne et compose avec lui l’opéra La Ville morte.

Lili quant à elle, semble apprendre sans en avoir l’air, se forme par imprégnation et décrète un jour, à l’âge de 16 ans, qu’elle sera compositrice. 18 mois plus tard, à la surprise générale, elle remporte le premier grand prix de composition musicale. Accédant alors à un métier dominé par les hommes, cette toute jeune femme acquiert une reconnaissance immédiate là où sa sœur a dû affronter une rude concurrence masculine. Cette victoire confère à Lili un statut à part que son immense talent de compositrice consolide par la suite.

La relation familiale entre Nadia et Lili a exercé une grande influence sur leurs parcours artistiques respectifs. En quoi cette connexion était-elle si spéciale?

Le couple sororal perdure de nos jours et l’on parle rarement de l’une sans citer l’autre, et inversement, ce qui n’empêche aucunement de les distinguer. Face à la mort prématurée de leur père, en 1900, les deux sœurs ont réagi très différemment. Six années séparent l’aînée de sa cadette et Nadia se voit alors investie d’une lourde responsabilité : celle de chef de famille. C’est elle qui va endosser ce rôle et devenir la protectrice de sa petite sœur. Lili est dévastée par cette disparition et très fragilisée : en outre, elle est affectée par une maladie qui affaiblit ses défenses immunitaires et l’oblige à rester beaucoup à la maison. Elle devient une personne très réfléchie, très profonde et grave. On peut lire dans leur correspondance conservée à la Bibliothèque nationale de France l’intensité et la puissance du lien qui les unit, notamment pendant les longues périodes de séparation lorsque Lili doit partir se reposer en sanatorium à Berck, sur la côte Nord de la France, ou à Arcachon, sur la côte Ouest. Les termes utilisés témoignent d’une tendresse infinie : « Ma petite Lili adorée », « Mon petit Lili », « Ma petite Nadia », « Je pense sans cesse à toi », « Je t’embrasse de tout mon cœur », etc.

Nadia était en quelque sorte une mère et un père de substitution ! Après la mort de sa sœur, Nadia n’a eu de cesse de promouvoir sa musique et de s’en faire l’interprète, comme pour garder vivante la chaleur de cette présence indispensable, nécessaire et vitale.

Nadia Boulanger - compositrice, chef d'orchestre, mais aussi pédagogue - a influencé des générations de compositeurs. Quel est son impact sur le monde de la musique contemporaine ?

Représentante d’une tradition de l’enseignement tel qu’il était pratiqué au Conservatoire de Paris depuis le 19e siècle, Nadia Boulanger a toujours donné une place primordiale à l’étude de la théorie musicale : solfège, harmonie, contrepoint, histoire et esthétique de la musique.

C’est une des clés de son succès immense auprès des jeunes musiciens américains dès les années 1920 – eux qui ne pouvaient pas trouver d’équivalent aux États-Unis. Il faut lire à ce sujet les témoignages d’Aron Copland, d’Eliot Carter, ou tout récemment de Philip Glass. Le retentissement de son enseignement est palpable de nos jours : la disparition toute récente de Michel Legrand par exemple, a été l’occasion de rappeler qu’il considérait que, sans elle, il ne serait rien… Ce qu’évoque également le discours de Daniel Barenboïm à l’occasion de la remise de sa décoration de Grand Officier de la Légion d’Honneur au Palais de l’Élysées à Paris, qu’il a débuté par un hommage appuyé à sa chère professeure, Nadia Boulanger.

Celle dont Stravinsky disait qu’elle « entendait tout » et que Paul Valéry décrivait comme « La Musique en personne » a été une pédagogue dont l’influence profonde sur le cours de l’histoire de la musique est comparable à celle d’autres grands pédagogues du 20e siècle, Schoenberg ou Messiean.

Lili Boulanger est morte il y a 100 ans, à l'âge de 24 ans. Pourquoi sa musique est-elle toujours jouée en concert ?

Il n’est que d’écouter sa musique pour se convaincre que la mort de Lili Boulanger à moins de 24 ans est une immense perte. Le Psaume 130, qui est son œuvre la plus magistrale, possède un souffle et une puissance saisissante. Son style est unique et très reconnaissable, notamment dans sa Vieille prière bouddhique, ou dans son œuvre prémonitoire datant de 1912, Pour les funérailles d’un soldat.

Il ne faut pas oublier les contraintes auxquelles elle a été soumise : la maladie constante qui entraînait de longues périodes durant lesquelles elle était trop faible pour pouvoir composer, et les terribles années de guerre qui l’ont profondément affectée – elle qui était si réceptive et si sensible à la douleur des autres. Quant à son recueil de mélodies, Clairières dans le ciel, il est unique en son genre car dans ce répertoire, il est exceptionnel de disposer d’un tel ensemble organique, dont les treize mélodies sont indissociables et forment un cycle complet.

Vous êtes déléguée générale du Centre international Nadia et Lili Boulanger. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette organisation ?

Le CNLB est l’héritier moral et patrimonial des deux sœurs musiciennes qui, ni l’une ni l’autre n’ont eu d’enfant. Issu d’une longue histoire (depuis la création du Lili Boulanger Memorial Fund à Boston en 1939, puis de l’Association des Amis de Lili Boulanger à Paris en 1965) le CNLB est une association Reconnue d’Utilité Publique qui a une double mission, Patrimoine et Jeunes talents :

  • Diffuser les œuvres et entretenir la mémoire de Nadia et Lili Boulanger
  • Sensibiliser au genre musical du chant-piano
  • Encourager et soutenir les jeunes talents en attribuant des bourses d’études
  • Organiser le Concours international de Chant-Piano Nadia et Lili Boulanger

Le réseau international de « La Boulangerie » est très vaste et le CNLB est le lieu de rencontre virtuel et réel de tous ses proches.

L’année 2019 est l’occasion d’un double anniversaire : les 20 ans du Concours de Chant-Piano et les 40 ans de la mort de Nadia Boulanger qui donneront lieu notamment à l’organisation d’un récital de prestige de Christian Immler, baryton et Anne Le Bozec, pianiste. (www.cnlb.fr)

Alexandra Laederich

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