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Le premier opéra d'Alexandre Desplat

Le premier opéra d'Alexandre Desplat

Photo : Brigitte Lacombe  

En Silence est une nouvelle de l’écrivain japonais Yasunari Kawabata, dont l’univers subtil et nuancé, dans une prose poétique simple et fluide, a inspiré un opéra de chambre au duo formé par le compositeur de musique de films titulaire de plusieurs Oscars hollywoodiens Alexandre Desplat, dont c'est la première oeuvre pour la scène lyrique, et la metteure en scène Solrey.

L'opéra sera créé les 26 et 27 février prochains au Grand Théâtre du Luxembourg, et repris en première française les 2 et 3 mars au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris.

De même que la littérature de Kawabata ouvre l’imaginaire du lecteur à l’infini, les partitions d'Alexandre Desplat évoquent une mélancolie évanescente, des émotions contenues, des sensations subtiles, ouvrant sur l’invisible et l’intangible, propos central de cette nouvelle.

La metteure en scène s’est entourée d’artistes comme le comédien Sava Lolov, les chanteurs Camille Poul et Mikhail Timoshenko et les musiciens de l’ensemble luxembourgeois Lucilin, pour révéler cet univers mystérieux. 

Création mondiale - 26 & 27 février, Grand Théâtre du Luxembourg

Création française - 2 & 3 mars, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris

Note du compositeur

En Silence, petit joyau de la littérature au titre énigmatique où le fantastique, l’absurde et le tragique s’entremêlent, semblait ouvrir un monde musical d’une dimension à la fois juste et proche de mon esthétique : un opéra de chambre.

La culture japonaise a contribué à ma construction artistique, des estampes d’Hiroshige aux Haïkus, du cinéma de Mizogushi à l’Art du thé, du théâtre Kabuki aux partitions de Takemistsu.

Le texte de Yasunari Kawabata est construit autour du chiffre 3. L’opéra également : 3 actes, 3 personnages : Le maître (narrateur), Mita (bar yton-basse), Tomiko (soprano). L’ensemble de musiciens est lui aussi élaboré autour du chiffre 3. 3 flûtes, 3 clarinettes, trio à cordes et percussions font ainsi le lien avec la nomenclature des orchestres de Gagaku qui sont constitués de plusieurs groupes de 3 instruments identiques.

L’écriture de la musique esquive vocalises et prouesses démonstratives, l’ambitus des nuances est limité, conservant ainsi la retenue et la tension du huis clos, le questionnement obsessionnel du disciple et la singularité de la relation qui s’avère de plus en plus étrange entre Tomiko et son père.

Suivant l’évolution des personnages et au gré de la dramaturgie, l’écriture étire jusqu’aux extrémités les tessitures des chanteurs, les rapproche parfois vers l’unisson, et laisse poindre un sentiment d’ambiguïté de leur genre, ce que Yasunari Kawabata affectionnait particulièrement.

La nouvelle, étant écrite à la première personne, nous avons choisi avec Solrey pendant l’écriture du livret de donner à un narrateur la voix qui rythmera le questionnement du jeune disciple et qui deviendra dans la mise en scène tour à tour chauffeur de taxi, vieil écrivain aphasique, jeune fou.

Un motif mélodique hante la partition évoquant la présence d’un fantôme, celui d’une jeune femme.

Alexandre Desplat

Note de la metteure en scène

L’écrivain Omiya Akifusa, paralysé, est privé de son langage, des signes et des mots.

Comment un créateur peut-il encore vivre quand il est privé de son expression artistique ?

Que deviennent son histoire, son passé, son présent et comment l’Autre invente-t-il son devenir ? Tissée de questions sur la création, la transmission, la mémoire, la perte, cette nouvelle métaphysique de Yasunari Kawabata oscille entre apparition et disparition et met en jeu l’alternance du réel à l’au-delà, de l’intérieur à l’en dehors, du silence à la musique.

La route qui amène Mita chez le maître et sa fille Tomiko est un chemin initiatique traversant un tunnel près d’un crématorium, où des âmes errantes côtoient le fantôme d’une jeune femme.

Qui est-il ? Que symbolise-t-il ? Va-t-il apparaître ?

Ce trajet nous entraîne aux lisières de ce conte fantastique où le spectateur entre ainsi dans un monde irrationnel, ambigu, alliant l’humour parfois grotesque au tragique et assistera à la métamorphose de Tomiko, jeune femme sacrifiée à la figure du père.

Pour cette mise en scène d’un opéra de chambre sur une musique envoûtante et lyrique d’Alexandre Desplat, les chanteurs évolueront dans un espace abstrait, horizontal, minimaliste. Leurs chants seront comme enveloppés d’une lumière-matière créant un monde flottant trouble et fantomatique.

Les dix musiciens, en fond de scène, apparaîtront comme des personnages essentiels de la dramaturgie. Disposés en léger surplomb sur une seule ligne, dans des costumes baroques, ils sembleront figurer une gamme chromatique lumineuse : réminiscence d’un verger au printemps, ils offriront au regard du maître un horizon ouvert et vibratoire, une profondeur de champ propice à la vie des âmes défuntes capables de renaître à l’infini, dans cette recherche de beauté, cette quête d’une Nature chère à l’auteur.

Au centre, l’espace de la maison, en noir et blanc où va se tenir le maître, assis de dos, en silence ; présence centrale face aux musiciens, entouré des deux protagonistes chanteurs Tomiko et Mita.

À l’avant-scène – espace symbolique de l’écriture – le narrateur interprétant plusieurs personnages prendra possession du récit. Entre ces trois univers matérialisés, surgira l’espace mental au fil d’une création vidéo hantée par l’image de l’écrivain : signes, calligraphie, fantasmes, flashes.

Adapter et mettre en scène cette nouvelle En Silence, représente une expérience essentielle : un acte de résilience, en écho à la blessure profonde du silence de mon violon.

Solrey

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