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Attahir, "Al Fajr" par Daniel Barenboïm Attahir,

Posté par Durand Salabert Eschig le 04 septembre 2017

Quelle est la genèse de cette œuvre à la vaste dimension - érigée en un mouvement unique - mais qui n’est pas à proprement parler une pièce concertante. Quel est le rôle du soliste ? Pouvons-nous évoquer son rôle incantatoire avec ses appels modaux qui introduisent et concluent votre partition ?

Quand la proposition d'écrire une pièce nouvelle pour la saison d'ouverture de la Boulez Saal m'est parvenue, j'ai tout de suite pensé que Daniel Barenboïm – qui était à l'initiative de cette commande – avait d'ores et déjà une idée précise de ce qu'il souhaitait présenter au public berlinois. Ainsi, ai-je attendu que nous nous rencontrions pour commencer réellement à imaginer des choses. Hélas, des mois plus tard nous n'avions toujours pas réussi à organiser cette rencontre. Le seul élément dont j’avais connaissance était qu'il ne fallait pas excéder 27 musiciens car cette nouvelle salle a été conçue pour la musique de chambre et d'ensemble, allant de la Sonate pour piano aux Symphonies de Schubert.

Lorsqu'enfin nous avons pu nous rencontrer à Rome, je me suis rendu compte que le maestro tenait à ce que je me sente le plus libre possible pour créer ce dont j'avais envie. Chose pour le moins déstabilisante quand on a l'habitude de « cahiers des charges » très stricts en matière de création. Je suis sorti de ce rendez-vous à la fois enchanté de cette personne si généreuse qui donne une confiance absolue mais aussi un peu perdu ; qu'allais-je bien pouvoir proposer d'assez singulier pour cet ensemble qui porte en lui un message déjà si fort ?

C'est alors que m'est revenue une simple idée que j'avais eu plusieurs fois lorsque je me réveillais dans la maison familiale à Beyrouth au son du premier appel du muezzin. Littéralement subjugué par ce magnifique chant démesurément amplifié, démultiplié, qui ouvre la journée et résonne dans chaque recoin d'une ville, je rêvais un jour de pouvoir en donner une interprétation poétique et musicale personnelle. Personnelle dans le sens, où je me sens - de par mes diverses origines et ports d'attaches - être à un sorte de carrefour des peuples et des croyances. De même, cette pièce de musique pourrait être elle aussi ce point de rencontre entre les cultures (orientales et occidentales) mais aussi religieuses. Ce geste premier devait devenir la première pierre de mon édifice musical, cet appel à la prière du matin, cet « Al Fajr » qui ouvre la journée et qui signifie « l'Aube » en arabe. Puis celui-ci viendrait à la rencontre de trois autres objets musicaux : quelques notes d'une chanson Yiddish, un début de chant Grégorien imaginaire et une série notes tournant sur elle-même... Pour qu'enfin ces éléments puissent dialoguer, se mélanger, s'éclairer mutuellement.

Il fallait donc que j'imagine une entité pouvant symboliser ce grand Appel et cette invitation aux Hommes à se relier entre eux. Trouver quelque chose d'assez prégnant. Aussi, ai-je pris mon courage à deux mains et j'ai proposé à Daniel Barenboïm de jouer et diriger du piano cette œuvre. Et ainsi incarner cet Appel de l'un vers le multiple, qui guide pas-à-pas la traversée que je souhaitais écrire. À ma grande surprise, il a très généreusement accepté de donner vie à cette musique qui est aussi « l'Aube » d'une nouvelle salle et d'un nouvel ensemble.    

Quelle est votre relation avec Daniel Barenboïm, dédicataire de l’œuvre ? Comment composer pour un artiste d’un tel rang ?

Jusqu'à notre rencontre romaine en novembre dernier, je ne le connaissais pas personnellement. Néanmoins, il y a quelques années nous avions avec Michael, son fils, un projet de Concerto pour violon dirigé par notre ami commun Daniel Cohen, chef que j'ai eu la chance de rencontrer au Festival de Lucerne grâce à Pierre Boulez. Ce projet n’a, hélas, pas encore pu aboutir mais a, je crois, permis à Daniel Barenboïm de connaître ma musique.

Écrire pour un tel pianiste et chef d'orchestre a été à la fois un peu intimidant mais aussi très inspirant. Je me souviens avoir tourné chaque formule pianistique dans tous les sens avant d'oser les jeter sur le papier. Cela a en un sens « assaini » mon écriture, si je puis m'exprimer ainsi, car j'ai essayé de m'astreindre à rechercher la formulation la plus simple, claire et essentielle de chacune des idées musicales de cette partition.   

Al Fajr évoque donc l’aube. L’expression générale de cette nouvelle partition semble empreinte de magie ou d’un certain mysticisme. Est-il possible évoquer des impressions orientales ?

Al Fajr est donc le premier temps de prière de la journée musulmane. Ainsi le début de la pièce met en sons cet Appel matinal qui, progressivement, réveille une ville endormie. Ce chant déclamatoire du piano amène peu à peu l'ensemble orchestral – identique à celui du Concerto n°22 pour piano de Mozart – à le suivre et à le rejoindre. La trajectoire globale de la pièce est donc conçue sur le modèle suivant : polyphonique > responsorial > hétérophonique > homophonique. Elle se conclue par un épisode hors du temps, comme une élévation vers l'immatériel, le spirituel. Cette fin n'est autre que le début d'une autre pièce, Adh Dhohr (prière de la mi-journée), Concerto pour serpent et orchestre, et seconde pièce d'un cycle (2017-2019) articulé symboliquement autour du Salah, l'ordinaire musulman. En voici la construction :

Al Fajr, piano et grand ensemble

Adh Dhohr, serpent et orchestre

Al 'Asr, quatuor à cordes

Al Maghrib, violon et orchestre

Al 'Icha, grand orchestre

Cette pièce est la cinquième de votre parcours musical pour instrument soliste et orchestre/ensemble. Quelle est votre vision intrinsèque de l’écriture d’une œuvre de ce genre ?  

Le genre concertant a toujours été une pierre de touche de mon langage musical car il met en scène une problématique purement sociétale qui est la relation de l'individu face au groupe et offre ainsi un spectre extrêmement large en termes de dramaturgies et d’interactions.  

Cette rentrée est très active vous concernant avec, en plus de la création d’Al Fajr, la première d’un quatuor à cordes composé pour le Quatuor Arod. Quel défi représente l’écriture d’un quatuor ? Est-ce que tout ou presque a été dit pour cette formation à l’ordonnancement presque parfait ? Quels sont vos références pour ce genre « noble » ? La référence, dans la partition, à l’oud et certaines lignes « vocales » tels des mélismes méditerranéens implique-t-elle une référence orientale. ?

Je dois bien avouer que le genre du quatuor à cordes, de par l'héritage que nous laissent nos ainés :  de Haydn à Dutilleux, Ligeti ou encore Dusapin, peut être assez « paralysant » pour un jeune compositeur. Pour pallier cette angoisse, j'ai essayé de créer un objet des plus compact et unitaire qui soit. Aussi le quatuor est traité comme un seul instrument, renouant ainsi avec la colonne vertébrale de mon écriture : la monodie ornementée, librement inspirée par les musiques du Proche-Orient.    

Que pensez-vous du Sourate 103 sur le Temps ?

Al Asr est la prière de l'après-midi. J'ai tenté de retranscrire musicalement l'atmosphère de ce moment précis de la journée. Lumière crue, chaleur écrasante, irisation de l'air au contact de la surface du sol ; autant d'images qui m'ont accompagnées lors de l'écriture de cette pièce. Mais Al Asr c'est aussi la 103e Sourate du Coran, qui traite du Temps et du devenir des êtres. La structure en trois versets a dicté la forme de ce quatuor sans pour autant que le texte sacré soit placé en exergue. C'est toujours l'aspect poétique et allégorique qui a guidé mon travail.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille actuellement à Adh Dhorh, la seconde pièce du cycle que nous venons d'évoquer, pour mon ami Patrick Wibart au serpent, accompagné par l'Orchestre national de Lille qui sera créée en janvier prochain sous la direction d’Alexandre Bloch. Ensuite j'écrirai un double monologue féminin en partenariat avec le Théâtre Liyuan de Quanzhou et la Philharmonie de Paris, double rencontre entre un ensemble de musiciens chinois et un ensemble occidental une chanteuse-comédienne de l'opéra chinois du Sud et la soprane portugaise Raquel Camarinha.

Pour les projets un peu plus lointains, j'aurai le bonheur de retrouver Renaud Capuçon autour d'un concerto pour violon – quatrième pièce du cycle – Al Maghrib ; puis je me plongerai dans l'univers de Maeterlinck pour un Opéra autour des Trois petits drames pour marionnettes dont je dirigerai la création à La Monnaie de Bruxelles en septembre 2019.

Interview François Dru, août 2017

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