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Attahir - Et nous tournions... Attahir - Et nous tournions...

Posté par Durand Salabert Eschig le 05 janvier 2017

Et nous tournions autour de ces fontaines hallucinées de Benjamin Attahir

D’où vient le titre de votre nouvel opus ? Quel est votre rapport à la Fontaine Stravinsky qui jouxte le Centre Pompidou et l’IRCAM à Paris ?

C'est exactement la question que je souhaitais susciter chez l'auditoire. A première vue, ce titre a les allures d'une citation, un bout de phrase tiré d'une œuvre littéraire. Mais en réalité, il s'agit d'un manifeste du projet formel de la pièce. A l'instar d'un Moussorgski dans ses Tableaux d'une exposition, je propose une sorte de déambulation rotative autour de l’installation de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely pour la Fontaine Stravinsky. Chacune des sculptures y est figurée musicalement, leur aspect motorique, obstiné ; leur signature sonore, clapotis, jets d'eaux ; leurs lignes, leurs couleurs – le tout passé par le filtre d'une perception ouatée, réverbérante, bouclée sur elle-même, comme si l'auteur de cette autofiction, sous l'emprise de certaines pilules multicolores qui font du bien, tournait inlassablement autour de ces fontaines hallucinées, sans jamais trouver le moyen de briser sa révolution « chimique ».

La Mort est-elle  la plus « Stravinskienne » de ces évocations ?

En effet, c'est la partie qui laisse le plus entrevoir le substrat stravinskien de cette partition. J'ai ressenti, face à cette sculpture, une forte impression carnavalesque, dans tous les sens du terme. Aussi, la musique qui s'est cristallisée autour de cette image porte en elle ce côté fantoche, risible ou ridicule, caricatural en somme. Chose qui me rapproche du Stravinsky de Petrouchka ou plus exactement de L'histoire du Soldat, cette géniale musique de bric et de broc. De manière générale, outre me sentir dans la filiation de la musique française, fortement influencée par l'Orient de par mes origines, plane irrépressiblement au-dessus de ma musique l'ombre du géant russe.       

Votre écriture, à la grande rigueur rythmique, est très nerveuse et pointilleuse. Vous utilisez avec parcimonie les nuances, généralement dans un volume sonore contenu, à l’exception de l’explosive conclusion de trois mesures notée Furioso. Comment caractériser votre écriture ?

Cette partition est particulière dans ma production car c'est en quelque sorte une musique à programme, ce qui est chez moi extrêmement rare, et qui fût, dans le cas présent une réelle mise en danger artistique. De par sa construction et son parti pris, cette pièce est assez « limite », extrême en un sens, car elle va au bout d'un principe, jusqu'à flirter avec les limites d'une saturation de l'itération. Pour ce qui est des nuances très contenues, il y a plusieurs réponses à apporter à cette question. Le projet étant la figuration des sensations sonores et visuelles procurées par la fontaine Stravinsky, j'ai tenté de recréer les discrètes effusions d'eau de ces machines par des bruissements ténus et quasi-pointillistes de l'ensemble. Par ailleurs, les allures dynamiques de cette partition ne sont pas crantées par l'abstraction du nuancier musical mais plutôt par les variations des configurations instrumentales. Ainsi, l'orchestration, la texture, la matière prend en charge la conduite de ce que l'on pourrait appeler de manière triviale « volume sonore général ».

Quelle est la signification de l’ostinato rythmique initial qui revient régulièrement aux cours des différents épisodes ?

L'ostinato auquel vous faites référence à juste titre et qui inonde littéralement la partition, symbolise la constante perturbation de la surface du bassin de notre fontaine, qui n'est jamais réellement lisse mais toujours irisée par les gouttes projetées contre elle. Présentée autour de la note sol dans la première partie « La clef de sol » et omniprésente par la suite, cette oscillation obstinée est construite sur les métriques impaires, si chères à Stravinsky.

Que représente le fait d’écrire pour l’Ensemble Intercontemporain ? Quel regard portez-vous sur ce juvénile quadragénaire ?

Même si la relation que j'entretiens avec l'EIC est plutôt récente – il s'agit-là de ma deuxième pièce écrite pour eux – j'ai eu le bonheur de tisser des liens artistiques et humains avec plusieurs instrumentistes de cette phalange, en particulier avec la violoniste Hae Sun Kang avec laquelle j'ai la chance de faire de la musique depuis maintenant plusieurs années.

C'est un émerveillement de chaque instant que de travailler avec des musiciens aussi brillants, rapides, à l'intelligence raffinée et cultivée.

Au-delà de ça, il faut rendre hommage à la personnalité sans qui tout cela n'existerait pas. J'ai eu le privilège de partager avec Pierre Boulez quelques moments de ses dernières années grâce au Festival de Lucerne. C'est une rencontre qui vous bouleverse, vous fortifie puis vous accompagne tout au long de votre vie de musicien. Sa disparition l'année dernière a laissé un grand vide dans le monde de l'art, de la pensée et dans le cœur des gens qui ont pu approcher cette personnalité secrète, furieusement radicale mais surtout, profondément humaine et à l'écoute de l'autre.       

Les 2 violons demandés par votre instrumentation, éloignés l’un de l’autre à chaque extrémité de la scène selon vos indications, et qui semblent dialoguer, symbolisent-ils votre double activité d’instrumentiste et compositeur ?

De manière un peu tacite, cette partition est un double concerto pour violons. Les deux instruments guident pas à pas d'auditeur dans cette traversée musicale. Ils sont les deux faces d'une seule et même entité, diffractée, comme vue au travers du prisme d'une goutte d'eau.

C'était aussi pour moi, un moyen de saluer les violonistes de l'Ensemble, qui toujours m'inspirent et me grandissent au contact de leur talent, leur vitalité et de leur amitié.      

Comment se déroule votre résidence à la Villa Medicis ?

Vivre dans ces murs à Rome est un électrochoc. On peut ne pas s'en remettre tout à fait. Mais c'est tout simplement extraordinaire d'être au contact de ce concentré d'Histoire et d'Art. Il suffit de lever les yeux ou de les baisser sur la ville qui s'étend à perte de vue devant nos fenêtres pour être pris par ce vertige stendhalien. Puis on apprend à vivre avec la beauté, on s'en infuse, elle commence à vivre en nous. Et on travaille. Avoir le temps. Prendre son temps. Voilà les mots qui me viennent.  

Quels sont vos futurs projets ?

Je commence actuellement un opéra de chambre, double monologue chanté et parlé sur un texte de l'un de mes camarades pensionnaires, Lancelot Hamelin. C'est une pièce qui va mettre en jeu ma relecture contemporaine du continuo musical qui est aux origines du genre opératique. L'enjeu étant de développer un objet capable de suivre au plus près les inflexions de la voix, qu'elle soit lyrique ou théâtrale. J'aurai le bonheur de retrouver nombre de mes amitiés musicales autour de ce projet : la soprano Raquel Camarinha, la comédienne Jennifer Decker, le serpentiste Patrick Wibart et le théorbiste Romain Falik, pour n'en citer que quelques-uns...

Je vais écrire aussi, sur l'invitation de Daniel Barenboim, une pièce pour l'ouverture de la BoulezSaal à Berlin, qui sera dirigée par le maestro lui-même en septembre prochain.

Après un quatuor à cordes pour les jeunes et brillants Arod, j'aurai le bonheur de revenir à mon instrument avec un concerto porté par l'archet de Renaud Capuçon.

Propos recueillis le 24 décembre 2016 par François Dru

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